
Il existe des moments où l’on a l’impression que tout se retourne contre nous. Une incompréhension, une maladresse, une facture oubliée, une mauvaise nouvelle — et soudain, tout semble se dérégler en cascade. En quelques jours seulement, on passe d’un sentiment de stabilité à celui d’être emporté dans une sorte de spirale, une succession d’événements négatifs qui donne l’impression de vivre une période maudite. Ce terme peut paraître fort, mais il correspond à une réalité intérieure : celle de ne plus avoir prise sur ce qui nous arrive, comme si une force extérieure s’ingéniait à compliquer chaque recoin de notre quotidien.
L’impression d’être “maudit” ne relève pas d’un imaginaire naïf ou d’une superstition maladroite. Elle découle d’un ensemble de mécanismes psychologiques bien connus. Lorsqu’on traverse des moments d’accumulation de stress ou d’épreuves, la moindre contrariété prend un relief disproportionné. Le cerveau, déjà saturé, cherche un sens global à ce qui arrive. Il relie des événements parfois sans rapport entre eux, simplement parce qu’ils surviennent dans une période de fragilité. C’est ainsi que naît l’idée d’une période noire, d’un tunnel dont on ne distingue plus la sortie.

Le cerveau humain déteste l’absurdité. Quand plusieurs problèmes surviennent coup sur coup, il essaie de les organiser en un pattern cohérent. C’est là que le biais de confirmation entre en jeu : dès qu’on se dit “en ce moment, rien ne va”, on ne remarque plus que ce qui confirme cette phrase intérieure. Un objet qui casse, un retard inattendu, un message mal interprété… et l’on soupire : “Encore !”
Les événements positifs passent alors au second plan. On ne les retient pas, ou on les juge insuffisants pour compenser le reste. Cette hiérarchisation émotionnelle est normale. Les émotions négatives ont un impact plus fort sur la mémoire : un danger potentiel marque l’esprit plus durablement qu’un moment agréable. D’un point de vue évolutif, c’est logique. D’un point de vue psychologique, c’est épuisant.
De sorte que deux ou trois échecs rapprochés peuvent donner l’impression d’une cascade incontrôlable, même si, objectivement, ils ne sont pas liés. Le cerveau classe très vite les événements en “phases” : phase de réussite, phase d’instabilité, phase critique. Quand il place un chapitre mental sous l’étiquette “période difficile”, tout ce qui survient ensuite est automatiquement coloré par cette catégorie.
Une période qui paraît “maudite” n’est pas seulement une suite d’événements extérieurs. Elle résulte aussi d’un état intérieur fragilisé. Lorsque l’on manque de sommeil, que l’on porte une charge émotionnelle trop lourde, ou qu’un conflit latent s’ajoute à des préoccupations matérielles, notre seuil de tolérance baisse. Ce qui aurait été une simple contrariété devient une blessure. Ce qui aurait été un obstacle surmontable devient un mur.
Cette accumulation provoque une forme de brouillard émotionnel. On réagit plus vite, plus fort, plus intensément. On dramatise parfois malgré soi. Et surtout : on perd du recul. Les situations se mélangent, les émotions débordent, et l’on se retrouve à interpréter un ensemble de faits ordinaires comme un enchaînement fatal.
C’est ici qu’intervient un autre mécanisme insidieux : la rumination. Quand on revit sans cesse les mêmes pensées, elles prennent corps, comme si elles devenaient la seule vérité possible. Repenser en boucle aux derniers échecs leur donne une ampleur démesurée. Et à mesure que les jours passent, la rumination installe la sensation d’être coincé dans une dynamique négative, presque comme si une “malédiction” se nourrissait de notre énergie.
Or, la rumination entraîne une hypervigilance : on guette inconsciemment “le prochain problème”. Et en le guettant, on le rend plus visible, plus massif, plus significatif qu’il ne l’est réellement.
Parce que c’est une manière de comprendre ce qui, autrement, semblerait insupportablement chaotique. Donner un nom à une période difficile — “phase noire”, “spirale descendante”, “malchance”, “maudite” — offre une forme d’explication. Cette étiquette crée une cohérence narrative, même si elle est parfois erronée. Elle donne à l’esprit l’impression d’un début, d’un milieu et d’une fin.
Paradoxalement, cette construction mentale peut être à la fois protectrice et piégeuse.
Pourtant, aucune période n’est réellement homogène. Même dans les passages les plus complexes, il existe des nuances, des micro-événements positifs, des respirations discrètes. Mais pour les voir, il faut d’abord comprendre comment l’esprit fabrique la sensation d’un tunnel uniforme.
Quand on traverse une série d’événements difficiles, on a l’impression d’être pris dans un engrenage sans fin. Pourtant, une grande partie de ce que nous ressentons comme une “période maudite” s’inscrit souvent dans un cycle de vie plus large, une phase qui précède un changement ou une transition profonde. Même si cette idée peut sembler abstraite sur le moment, elle devient évidente lorsqu’on regarde en arrière : les périodes les plus instables sont souvent celles qui ont préparé un tournant majeur.
Nous ne vivons pas un flux linéaire d’événements. Nous évoluons par vagues, par paliers, par saisons intérieures. Certaines périodes étirent le temps, d’autres le contractent. Certaines ouvrent des portes, d’autres les ferment. Lorsqu’un cycle se termine, il laisse derrière lui un mélange d’incertitudes, de fatigue, de perte de repères — ce qui crée ce sentiment de chaos apparent qui peut être interprété comme une malédiction, alors qu’il s’agit souvent d’une transition.
Cette logique de cycles est profondément ancrée dans la nature humaine. Notre corps suit des rythmes biologiques ; nos émotions évoluent selon des phases ; nos relations changent ; notre personnalité se transforme au fil des années. Pourtant, dans le quotidien, nous oublions que les ruptures, les passages à vide ou les périodes de contraction font partie de ces cycles naturels.
Beaucoup de traditions — qu’elles soient spirituelles, psychologiques ou simplement liées à l’observation — reconnaissent l’existence de grands cycles de transformation. Certains parlent de cycles de 7 ans, d’autres de 9 ans. En psychologie, on évoque souvent des étapes charnières :
Indépendamment du cadre utilisé, une idée revient toujours : chaque cycle possède une phase de fermeture, un moment où l’ancien se défait avant que le nouveau n’apparaisse. C’est une période d’essoufflement, parfois marquée par une suite d’événements difficiles, dans laquelle on peut se sentir perdu ou “attaqué” par la vie.
L’image des saisons intérieures est particulièrement parlante :
Lorsque nous vivons une période “maudite”, il est fréquent que nous soyons en automne ou en hiver intérieur. Tout semble se réduire, se contracter, se délier. Ce n’est pas un échec : c’est un processus. Le problème, c’est que la société moderne nous demande d’être performant en permanence, ce qui rend les phases “d’effondrement nécessaire” beaucoup plus culpabilisantes.
Toutes les transitions ne se valent pas. Certaines passent presque inaperçues, tandis que d’autres nous bouleversent profondément. Plusieurs raisons peuvent expliquer pourquoi certaines périodes donnent l’impression d’être particulièrement maudites :
Une idée dérangeante, mais libératrice : ce que nous vivons comme une malédiction est parfois un moment de réalignement. Un cycle qui s’achève peut sembler hostile parce qu’il bouscule nos habitudes. Pourtant, lorsque nous observons rétrospectivement ces phases, elles marquent souvent :
Il ne s’agit pas de minimiser la douleur ou de glorifier la difficulté. Les périodes de contraction sont éprouvantes, parfois traumatisantes. Mais elles n’ont pas forcément pour but de nous “punir”. Elles signalent souvent que quelque chose touche à sa fin, parfois malgré nous.
Reformuler une période noire comme un cycle en transition ne supprime pas les événements. Cela change cependant la manière dont nous les interprétons. Au lieu de se sentir frappé par une fatalité, on peut commencer à percevoir des signaux faibles : de minuscules ouvertures, des envies nouvelles, des soutiens inattendus, des synchronicités légères.
Peut-être que la malédiction n’est pas une malédiction. Peut-être que c’est une mue.
Lorsqu’une période de vie semble s’acharner contre nous, il n’est pas rare que la répétition des mêmes situations — ou de scénarios très similaires — renforce l’impression d’être “maudit”. On attire toujours le même type de partenaires, on perd les mêmes opportunités, on commet les mêmes erreurs, on retombe dans les mêmes réactions. Et chaque répétition s’ajoute à la précédente comme un rappel silencieux : “Pourquoi cela m’arrive-t-il encore ?” Cette sensation d’un retour incessant des mêmes difficultés crée une fatigue profonde, presque existentielle.
Pourtant, la répétition n’est pas un hasard. Elle n’est pas non plus une punition. C’est souvent le signe d’un schéma inconscient qui se rejoue, une sorte de mécanisme interne qui, sans que nous en ayons conscience, prépare le terrain pour que certaines scènes se reproduisent. Non pas parce que nous le voulons, mais parce que nous n’avons pas encore compris ce qu’elles tentent de révéler.
Les schémas répétitifs agissent comme des échos. Tant qu’ils restent invisibles, ils façonnent notre manière d’agir, nos réactions, nos choix, nos limites — ou l’absence de limites. Ils influencent subtilement la manière dont nous entrons en relation, dont nous prenons des décisions, dont nous interprétons les signes extérieurs. Une période “maudite” peut être, en réalité, un moment où ces schémas ressortent avec une intensité inhabituelle, simplement parce qu’ils demandent à être éclairés.
Derrière chaque schéma répétitif se cache souvent une croyance limitante. Certaines ont été apprises très tôt — dans l’enfance, dans l’adolescence, dans un moment de vulnérabilité. Elles peuvent être aussi simples que :
Ces phrases, même si elles ne sont plus conscientes, agissent comme des filtres. Elles orientent nos comportements sans que nous le réalisions. On accepte trop. On se surinvestit. On minimise les signaux d’alerte. On se retient. Ou au contraire, on rejoue une forme d’autosabotage. Un schéma répétitif ne se manifeste pas parce que l’on aime souffrir, mais parce qu’un programme intérieur n’a pas encore été mis à jour.
Ces croyances peuvent rendre une période difficile beaucoup plus pesante. Chaque événement devient alors la confirmation d’un vieux script. Et plus le script est ancien, plus il donne l’impression que la vie “compose contre nous”.
Certains schémas ne viennent même pas de nous. Ils nous sont transmis, subtilement, par notre histoire familiale. On parle souvent de loyautés invisibles :
Par exemple, une personne peut :
Ces loyautés n’ont rien de conscient. Elles se vivent comme des réflexes. Lorsqu’elles resurgissent en même temps que des difficultés extérieures, la période semble d’autant plus “maudite”, car elle réactive des dynamiques profondément enracinées.
D’un point de vue neuroscientifique, répétition rime avec sécurité. Le cerveau préfère le connu, (même si ce connu est douloureux) à l’inconnu, qui représente une incertitude. C’est pour cela qu’on revient vers les mêmes relations, les mêmes comportements, les mêmes chemins professionnels, les mêmes réactions émotionnelles.
Ce n’est pas que l’on choisit la souffrance. C’est qu’on choisit la familiarité.
Quand une “période maudite” semble rejouer un scénario déjà vécu, c’est souvent parce que nous suivons les mêmes automatismes cérébraux :
Sans changement intérieur, l’extérieur change rarement.
Un schéma répétitif perd sa puissance dès le moment où il devient conscient. Non pas qu’il disparaisse instantanément, mais il se met à se défaire progressivement, comme un fil qu’on déroule doucement.
Plusieurs signaux montrent qu’un schéma est prêt à être éclairé :
C’est souvent au cœur d’une période difficile — quand les schémas deviennent trop visibles pour être ignorés — que ce travail intérieur s’amorce. Ce n’est donc pas une malédiction, mais une mise à jour forcée de notre structure interne. Un peu comme un logiciel qui plante parce qu’il doit évoluer.
Reconnaître un schéma, ce n’est pas s’accuser. C’est simplement constater que l’on répète quelque chose qui a été appris dans un autre contexte, parfois très ancien, parfois très douloureux. Et qu’il est temps de le laisser derrière soi.
Traverser une période difficile donne souvent l’impression d’être prisonnier d’un courant qui nous dépasse. Pourtant, même lorsque tout semble se dérober, il existe toujours des leviers, parfois très subtils, qui permettent de reprendre du souffle. Sortir d’une période “maudite” n’est pas une question de force brute, mais d’ajustements progressifs. De petits gestes, une écoute plus fine, une réorientation douce peuvent provoquer une bascule inattendue. Parfois, ce sont des micro-changements qui font craquer la carapace de la spirale et créent une première ouverture.
L’objectif n’est pas d’effacer les difficultés ou de nier leur impact, mais d’éviter qu’elles deviennent un cadre mental dans lequel on s’enferme. Une période sombre n’est pas un verdict. Elle peut devenir une transition, une mue, un passage étroit vers un espace plus authentique. Encore faut-il reconnaître les points d’appui qui permettent de commencer le chemin de sortie.
Lorsque tout semble peser, agir paraît souvent impossible. Or, le mouvement n’a pas besoin d’être spectaculaire. Une micro-action peut suffire à interrompre la sensation d’immobilité. Les micro-actions fonctionnent comme des petites allumettes dans une pièce sombre : elles n’éclairent pas tout, mais elles permettent d’avancer d’un pas.

Quelques exemples simples mais puissants :
L’objectif n’est pas d’être productif, mais de réinstaller un sentiment d’agir, même minuscule. L’inconscient enregistre ce mouvement comme un signal : “quelque chose change”. Et ce signal suffit parfois à fissurer l’impression de fatalité.
Une micro-action n’est pas un changement. C’est une ouverture vers le changement.
Une période difficile ne bascule presque jamais d’un seul coup. Elle se transforme par signaux faibles, ces minuscules indices que quelque chose s’allège : une sensation de lucidité, un détail qui nous touche, un échange qui nous apporte de la chaleur, un instant de calme inattendu.
Les signaux faibles sont souvent ignorés parce qu’ils ne “compensent” pas encore la souffrance ou l’épuisement. Pourtant, ils sont comme les premières gouttes de lumière après l’hiver. Les repérer permet de sortir de l’hypervigilance négative et de relâcher progressivement la tension intérieure. Cela peut être :
Prendre le temps de les remarquer crée une brèche dans la spirale négative. Le cerveau apprend à voir aussi ce qui va mieux, même si c’est ténu. C’est souvent un indicateur que le cycle commence à bouger.
Sortir d’une période difficile, ce n’est pas revenir à l’état d’avant. C’est souvent une invitation à se réorienter, à ajuster ce qui n’était plus en accord avec nous. Les périodes “maudites” apparaissent parfois quand on maintient une situation devenue trop étroite :
Le réalignement n’est pas un grand saut. C’est une suite de petites prises de conscience. On réalise qu’on ne veut plus de certaines choses. Qu’on aspire à autre chose. Qu’un espace intérieur cherche à s’ouvrir.
Il ne s’agit pas de tout bouleverser. Il s’agit de reconnaître ce qui n’est plus viable. Lorsque cette reconnaissance devient claire, la période difficile perd souvent son intensité, car son message principal a été entendu.
Parfois, une période sombre agit comme un miroir brutal. Elle met en lumière ce que l’on évitait de regarder. Ce questionnement, posé sans culpabilité, peut ouvrir une compréhension nouvelle :
Il ne s’agit pas de justifier la souffrance. Il s’agit de trouver le message derrière l’intensité. Parfois, ce message est simple : “tu ne peux plus continuer ainsi.” Et rien que cette lucidité peut transformer la suite.
Il existe un moment précis, souvent imperceptible au début, où l’on sent que quelque chose se retourne. Ce n’est pas la fin de la période difficile, mais un pivot intérieur :
Cette bascule ne se commande pas. Elle se prépare par l’écoute, la présence, la patience. Lorsqu’elle arrive, elle marque souvent l’entrée dans un nouveau cycle. Pas un cycle parfait, mais un cycle où l’on dispose enfin d’espace pour respirer, réfléchir, reconstruire.
Une période “maudite” peut alors être vue pour ce qu’elle était : un passage étroit, certes difficile, mais profondément transformateur. Elle n’était pas un piège. Elle était une transition.